Quand l’élan d’un projet à deux révèle la dépression de l’autre : l’épreuve de l’expatriation, miroir des bouleversements du couple

25 mars 2026

Un projet enthousiasmant, un déménagement, une expatriation, une reconversion professionnelle, un nouveau travail, est souvent perçu comme une promesse d’épanouissement. Dans un contexte d’expatriation, ces mouvements peuvent être encore plus intenses : changement de culture, de langue, de repères sociaux. Pourtant, il arrive qu’au cœur même de cet élan, l’un des partenaires s’effondre psychiquement. Là où l’on attendait du mouvement, surgit une forme d’inertie. Là où l’on espérait du plaisir partagé, apparaît un retrait, parfois une tristesse profonde, voire une dépression.

Ce décalage est souvent déstabilisant pour le couple, en particulier dans un contexte d’expatriation où les repères habituels sont déjà fragilisés. Il peut générer de l’incompréhension, de la culpabilité, voire des tensions. Comment comprendre qu’un projet « positif » puisse avoir un tel effet ? Et surtout, comment accompagner, sur le plan psychothérapeutique, celui ou celle qui vacille, ainsi que le lien conjugal lui-même ?

Comprendre ce que l’on appelle “dépression”

Dans le langage courant, le terme de dépression est souvent utilisé pour désigner une baisse de moral passagère. Pourtant, sur le plan clinique, il s’agit d’un état plus profond, qui touche à la fois le corps, les pensées et la capacité à être en lien avec soi-même et avec les autres.

La personne peut éprouver :

  • une tristesse persistante ou un sentiment de vide,
  • une perte d’intérêt ou de plaisir pour des activités habituellement investies,
  • une grande fatigue, même sans effort particulier,
  • des troubles du sommeil (insomnie ou hypersomnie),
  • des difficultés de concentration, de décision,
  •  un ralentissement global, ou au contraire une agitation intérieure,
  • des pensées dévalorisantes, négatives, parfois une culpabilité excessive,
  • une irritabilité ou une hypersensibilité,
  • un isolement ou un retrait social,
  • des difficulté à accomplir les tâches quotidiennes,
  • un rapport à l’alimentation qui change (diminution ou augmentation).

Mais au-delà de ces manifestations, qui caractérise souvent la dépression, c’est une forme de désengagement : le monde perd de sa saveur, les projets n’attirent plus, et la personne peut avoir le sentiment d’être comme coupée d’elle-même.
La dépression n’est pas seulement un ensemble de symptômes à faire disparaître. Elle peut être comprise comme un état dans lequel quelque chose du sujet se retire, faute de pouvoir se dire ou de se transformer autrement. Elle signale souvent une impasse psychique, un conflit ou une perte qui n’a pas encore trouvé d’élaboration.

Apport de la psychothérapie :

L’accompagnement d’un spécialiste psy pour expatrié vise d’abord à reconnaître cet état sans le réduire à une simple “baisse de moral”. Mettre des mots, restaurer un lien à soi, et redonner progressivement du mouvement psychique, sont des étapes essentielles. Ce travail permet d’éviter que la personne ne reste seule face à ce vécu souvent difficile à comprendre et à partager. Il permet de se relier à un passé douloureux qui vient se rejouer dans la déstabilisation que provoque une expatriation.

Quand l’élan extérieur ne rencontre pas le monde intérieur

Un projet, même désiré, implique toujours une transformation. Or, toute transformation suppose une perte : perte de repères, d’identité, de cadre familier, parfois de rôle. Pour certains sujets, ces pertes résonnent profondément, au-delà de la conscience.

La personne peut alors ressentir :

  • une difficulté à se projeter dans ce qui, pourtant, était souhaité
  • un sentiment diffus de malaise ou d’angoisse
  • une impression d’être « à côté » de sa propre vie
  • une perte de sens avec le sentiment de ne servir a rien,
  • De la culpabilité face a ce qu’on attendait d’elle.
  • D’être dans la perte de ce qu’elle a laissé dans son pays d’origine.

Le projet peut venir réactiver des zones sensibles, en lien avec des attachements anciens, des peurs d’abandon ou certaines fragilités intérieures, parfois déjà présentes, mais restées en arrière-plan jusqu’alors.
Il peut également faire émerger d’autres formes d’inquiétude, comme des peurs ou des phobies sociales, une appréhension de l’engagement, une crainte du regard ou du jugement des autres, ou encore un sentiment de limitation personnelle, comme si quelque chose venait entraver la capacité à avancer sereinement.

Apport de la psychothérapie :

Le travail consiste ici à permettre à la personne de mettre des mots sur ce qui se joue pour elle, au-delà du projet lui-même. Il ne s’agit pas de « corriger » la réaction, mais de lui donner du sens. Explorer ce que ce changement vient réveiller, permet souvent de restaurer une continuité psychique et de réduire l’intensité du vécu dépressif.

La dépression comme signal, non comme obstacle

La dépression est souvent vécue comme un empêchement. Pourtant, dans certains contextes, elle peut être entendue comme un signal psychique. Elle vient dire quelque chose qui ne peut pas encore se formuler autrement.

Elle peut traduire :

  • un conflit entre désir personnel et attentes extérieures
  • une difficulté à s’approprier un changement
  • une perte de sens ou une crise identitaire
  • un épuisement lié à une adaptation trop rapide

Plutôt que de chercher à faire disparaître immédiatement les symptômes, il est souvent précieux d’en interroger la fonction. Que vient dire cette dépression dans ce moment précis de la vie du sujet ?

Apport de la psychothérapie :

Le travail thérapeutique vise à transformer cette expérience en espace de compréhension. En identifiant les enjeux sous-jacents, la personne peut progressivement retrouver une capacité d’action et de choix. Dans une approche plus psychanalytique, cela peut également ouvrir sur une exploration plus profonde de l’histoire du sujet et de ses modes de fonctionnement inconscients.

Le décalage dans le couple : entre incompréhension et solitude.

Pour le partenaire qui ne traverse pas cet état, la situation peut être déroutante. Il peut ressentir :

  • de l’incompréhension (« pourquoi maintenant ? »)
  • de la frustration (« on avait un beau projet… »)
  • de la culpabilité (« est-ce que c’est de ma faute ? »)
  • un sentiment de solitude face à une dynamique devenue asymétrique
    Le risque est alors double : soit minimiser la souffrance de l’autre, soit s’y engloutir.

Le couple est ici confronté à une désynchronisation. Chacun vit une temporalité différente du projet. Cette divergence peut réactiver des schémas relationnels anciens : sentiment d’abandon, besoin de réparation, ou au contraire retrait défensif.

Apport de la psychothérapie :

Un accompagnement peut aider à restaurer une communication ajustée. Il s’agit de permettre à chacun de retrouver sa place : soutenir sans s’effacer, comprendre sans porter à la place de l’autre. Parfois, quelques séances de thérapie de couple peuvent être utiles pour remettre du lien là où le malentendu s’installe.

Quand le projet est porté davantage par l’un des partenaires : culpabilité et impuissance

Dans certaines situations, le projet d’expatriation, la promotion professionnelle, la création d’activité, est d’abord porté par l’un des deux. L’autre accompagne, soutient, parfois avec élan, mais sans que ce projet ne résonne de la même manière sur le plan intime.

Lorsque survient un état dépressif chez le partenaire qui a suivi, celui qui est à l’initiative peut se retrouver pris dans un conflit interne intense : d’un côté, il est engagé dans une phase de construction souvent très exigeante, et de l’autre, il est confronté à la souffrance de celui ou celle qui l’a accompagné.

Peuvent alors émerger :

  • une culpabilité (« je l’ai entraîné(e) dans quelque chose qui le/la fait souffrir »),
  • un sentiment de responsabilité excessif,
  • une tentative de “réparer” ou de compenser, parfois au détriment de son propre équilibre,
    • ou à l’inverse, un mouvement de mise à distance pour pouvoir tenir dans ses propres engagements.

Cette culpabilité s’appuie souvent sur l’idée, parfois inconsciente, que l’on aurait un pouvoir sur l’état de l’autre, comme si le fait d’avoir initié le projet, rendait le conjoint responsable de la souffrance de l’autre. Elle peut également réactiver des positions plus anciennes : le sentiment de devoir porter l’autre, le besoin de réparer, ou encore la peur de décevoir.
En parallèle, le partenaire dépressif peut, de manière inconsciente, venir occuper une place qui renforce cette dynamique relationnelle, installant peu à peu un fonctionnement où chacun se retrouve pris dans un rôle difficile à modifier sans aide extérieure.

Apport de la psychothérapie :

Dans ce contexte, le travail thérapeutique vise à aider le partenaire à retrouver une juste place face à la souffrance de l’autre. Il s’agit notamment de différencier ce qui lui appartient de ce qui relève de son conjoint, afin de ne pas porter seul une responsabilité qui ne lui revient pas entièrement.

 

Reconnaître ses limites est une étape essentielle : le partenaire n’est ni à l’origine de la dépression, ni en mesure de la résoudre à lui seul. Cette prise de recul permet de desserrer une culpabilité souvent envahissante et de retrouver une position plus stable.
L’accompagnement aide ainsi à être présent auprès de l’autre, avec soutien et engagement, tout en évitant de s’épuiser, de s’effacer ou de se perdre dans la relation.

 

Il peut également ouvrir un espace de réflexion sur la manière d’ajuster le projet d’expatriation, en tenant compte du rythme de chacun, en identifiant des aménagements possibles, et en cherchant à préserver le lien sans renoncer à son propre élan de vie.

 

Accompagner sans s’épuiser : la place du partenaire

Être aux côtés d’un conjoint dépressif demande une présence délicate. Il ne s’agit ni de « sauver » l’autre, ni de s’en protéger totalement.

Quelques repères utiles :

  • reconnaître la souffrance sans chercher à la rationaliser
  • encourager une démarche d’aide sans l’imposer
  • préserver ses propres ressources (temps, espace personnel, loisir)
  • accepter de ne pas tout comprendre immédiatement

Le partenaire peut être traversé par des réactions émotionnelles intenses : vouloir aider à tout prix, éviter les tensions, ou au contraire prendre de la distance pour se protéger.
Ces réactions sont naturelles et compréhensibles, mais il est important de pouvoir les reconnaître et y réfléchir, afin de ne pas se laisser entièrement guider par elles.

Apport de la psychothérapie :

Un espace de parole, même individuel, peut être bénéfique pour le partenaire. Cela permet de déposer ce qui est vécu, de clarifier ses propres limites et de soutenir une posture ajustée dans la relation

Retrouver du mouvement : un processus à deux

Sortir d’un état dépressif dans ce contexte ne signifie pas nécessairement revenir à l’enthousiasme initial. Pour le couple, il s’agit plutôt de trouver une nouvelle manière d’habiter le projet commun, ou parfois de le redéfinir ensemble.

Ce processus passe souvent par :

  • une réappropriation du changement par chacun, dans le respect de son vécu
  • une redéfinition des attentes, à deux
  • un ajustement du rythme du projet, en tenant compte des besoins de chacun
  • une reconnexion aux désirs individuels, tout en préservant le lien

Apport de la psychothérapie :

Le cadre thérapeutique offre un espace stable dans une période de transition. Il permet au couple de mettre des mots sur ce qui se vit, de mieux se comprendre et de sortir des tensions ou des incompréhensions.

 

Cet accompagnement soutient un mouvement commun, même lorsque tout semble figé. Progressivement, chacun peut retrouver une place plus ajustée, et le couple une capacité à avancer, autrement, avec davantage d’équilibre et de compréhension mutuelle.

 

Ce travail peut se faire en individuel ou en couple, selon les besoins et la situation de chacun.

Aujourd’hui, je souhaitais m’adresser aux personnes vivant une expatriation et confrontées à une dépression, qu’elle soit personnelle ou liée à leur conjoint, ainsi qu’à celles qui traversent des difficultés de couple.

Cette démarche s’inscrit dans le cadre d’un accompagnement en psychothérapie, proposé en présentiel au Japon, ainsi qu’en visioconférence pour les personnes vivant au Japon, en France ou ailleurs à l’international.

Dans un cadre confidentiel, bienveillant et sans jugement, cet espace de parole permet de prendre du recul, de mettre des mots sur ce qui se vit et d’être accompagné dans les différentes étapes de l’expatriation.  

Pascaline Compère